À l’occasion de la mise en ligne des actes du colloque Lucien Bechmann et la Cité internationale : bâtir un idéal, organisé les 4 et 5 avril 2025 dans le cadre du centenaire de la Cité internationale, nous avons rencontré Dan Ferrand-Bechmann, professeure émérite à l’université Paris 8 et coorganisatrice de cette rencontre scientifique. Elle revient sur la genèse du projet, les grands enjeux abordés et les perspectives ouvertes par cette publication. Elle évoque également la place singulière de Lucien Bechmann dans l’histoire architecturale du campus ainsi que l’actualité de son héritage aujourd’hui.
La Cité internationale est née en 1920 d’une idée de Paul Appell, mathématicien recteur de l’Académie de Paris, de André Honnorat un extraordinaire et inventif homme politique, président de la Cité internationale jusqu’en 1948 et d’Émile Deutsch de la Meurthe, mécène de la fondation érigée en l’honneur de sa femme Louise. Ce dernier proposa Lucien Bechmann (1880-1968) comme bâtisseur et architecte en chef du campus. Bechmann avait déjà beaucoup travaillé pour lui. Il était son petit neveu par alliance. Leur projet était pacifiste, internationaliste et utopiste.
La Fondation Deutsch de la Meurthe a été la première maison construite : « un hameau jardin pour étudiants » les accueillant sur un vaste domaine gagné sur les fortifications de Paris et sur les zoniers, qui occupèrent longtemps le terrain. Elle fût inaugurée en 1925 en présence du président de la République. Lucien Bechmann revenait d’une guerre où engagé volontaire, il servit avec honneur comme artilleur. Il avait des idées sociales et était sensible à la question du logement des étudiants, peut-être par son père Georges Bechmann haut fonctionnaire et hygiéniste connu, qui avait déjà financé une résidence pour étudiants, devenue toutefois vétuste.
Lucien Bechmann a consacré 33 ans de sa vie et de sa carrière à la Cité internationale, il paraissait donc évident de lui rendre hommage. Le colloque des 4 et 5 avril 2025 lui a redonné la parole avec près de 200 participants et 26 interventions et communications passionnantes réunies dans les actes que nous venons de rendre disponibles.
Antonella Mastrorilli a rédigé un ouvrage* montrant qu’il était non seulement un bon technicien, un « ingénieur », un prodigieux conducteur de chantier et un maître d’œuvre mais surtout un précurseur en organisation scientifique du travail en programmant méticuleusement chaque phase de ses constructions, ce qui lui permettait de gagner un temps considérable. Un voyage en Amérique en 1927, fût pour lui un moment décisif, confronté à des innovations humaines et techniques et à la vitesse vertigineuse des chantiers.
Bechmann était un homme exigeant, fier et généreux, attentif aux détails laissant un souvenir marquant à ses collaborateurs et aux entreprises qui lui restèrent fidèles pendant des décennies. Comme beaucoup de collègues de son époque, il créait le mobilier, choisissait le papier peint, véritable architecte d’intérieur comme le montrent les murs et les fresques de la Fondation Deutsch de la Meurthe. Ses autres réalisations : la Fondation Victor Lyon, le pavillon administratif et les huit premiers plans du bâtiment central (la future Maison internationale) sont plus austères, mais témoignent d’une modernité silencieuse*.
Il aimait la nature, fût un excellent fermier-cultivateur réfugié en Dauphiné durant l’occupation, dessina et entretint le jardin de sa villa à Jouy-en-Josas. Son architecture s’accorde avec le parc du campus, créé par Jean Claude-Nicolas Forestier. L’esthétique oxfordienne des pavillons de la Fondation Deutsch de la Meurthe sont dans un style anglo-normand un peu médiéval, disposés autour d’un espace boisé et d’une vaste pelouse. Le beffroi, les bow-windows, les échauguettes et les vitraux de fenêtres, forment un décor surprenant souvent présent sur les écrans.
Lucien Bechmann a voulu que la socialisation des étudiants se fasse dans des petits ensembles qui favorisent la rencontre et l’amitié, à l’image de ce qui se pratique pour les malades à l’Hôpital Rothschild ou au sanatorium de Praz-Coutant.
* Antonella Mastrorilli, Lucien Bechmann architetto. Tecnica, modernità, tradizione, Firenze, Alinea editrice, 2002.
Lucien Bechmann a consacré 33 ans de sa vie et de sa carrière à la Cité internationale. Il en fut un vigile, un gardien de phare ou de beffroi.
Organisé par le Centre d’archives d’architecture au Trocadéro, le cycle de conférences La Mémoire en œuvre invitera le 30 septembre 2026 des intervenants qui évoqueront des réalisations de Lucien Bechmann. La Cité internationale fût son plus long chantier. Il avait commencé sa carrière lauréat du premier prix pour la transformation du Grand Hôtel à Paris, mais on ne lui donna qu’un chèque de consolation. Il fût chargé d’une crèche, puis de l’Hôpital Rothschild, où il imagina des pavillons originaux. Il construisit en 1913 la magnifique synagogue de la rue Chasseloup-Laubat. Un plan carré et une coupole octogonale de style byzantin la font ressembler à celle de Boulogne-Billancourt de l’architecte Pontremoli.
Il s’illustra comme architecte du métro Nord-Sud en dessinant la rotonde de Saint-Lazare, recouverte de céramiques, qui font penser à des bains turcs. Bechmann construisit des usines, des habitations sociales, des grandes villas de type rustique sans clinquant mais rappelant des détails de Palladio, tailleur de pierre et architecte du 16e siècle. Il conçut de nombreux immeubles parisiens remarquables par leur simplicité, dont celui de l’ensemble de la rue du Conseiller Collignon. Ces immeubles, d’une modernité astucieuse précèdent l’immeuble Shell ou Washington Plaza près des Champs-Elysées. Ce fût sa réalisation la plus connue, art nouveau, art déco, d’une rapidité efficace et fulgurante, dotée d’un passage public avec des boutiques et des façades ornées des fameuses coquilles Saint-Jacques de Shell. Ce premier chantier industrialisé à Paris, plus rapide que certains de Le Corbusier, fut célébré par la critique architecturale de l’époque.
Après la seconde guerre, presque à la retraite, on lui confia la reconstruction de la ville de Douai dans le Nord avant qu’il ne consacre son énergie à l’Académie d’Architecture. Il laisse plusieurs journaux précieux sur sa vie et quelques articles utiles aux étudiants d’architecture. Ses archives sont conservées boulevard Ney au Centre d‘Archive d’Architecture Contemporaine.
En consultant les quelques milliers de pages de procès-verbaux des conseils d’administration de la Cité internationale, on y lit les relations fidèles de Bechmann avec ses dirigeants, les conflits, les projets, les péripéties des cent ans de vie de la fondation, tiraillée entre les mécènes et les financeurs publics. Bechmann en fût un vigile, un gardien de phare ou de beffroi ! Il coordonna sans relâche ce domaine, ses jardins, ses allées et ses clôtures. Il fût co-instigateur de services et d’équipements nouveaux : restaurants, piscine, service médical, bureau de tabac, équipements culturels et sportifs, etc.
Il s’entendait fort bien avec André Honnorat dont il partageait les valeurs humanitaires et insufflait des projets qui ont fait avancer cette utopie internationale. Anglophile et grand voyageur il fit profiter le campus d’une vaste expérience internationale et veilla à respecter l’originalité des constructions de ses collègues pour les diverses maisons. Il se montrait soucieux du respect des règlements et de l’environnement dans son rôle d’harmonisation de l’ensemble. Architecte en chef de la Cité internationale, architecte conseil, il faisait appel à des experts et à des organismes de contrôles pour les sélections et pour juger les projets.
Il y eut deux crises entre Bechmann et la Cité internationale : le conflit avec John D. Rockefeller Jr. dans les années 1930 autour du projet de construction de la Maison internationale, dont il fut évincé, tout en demeurant architecte en chef du campus. Puis un procès eut lieu à la suite d’une explosion de gaz accidentelle ayant entraîné la mort de deux étudiants en 1948, accusation manifestement infondée dont Bechmann fut finalement entièrement blanchi. Durant ces deux affaires, il refusa d’être rémunéré. Il terminera sa collaboration et ses missions à la Cité en 1953, en tant que bénévole. Vu la place centrale qu’a occupée Bechmann dans l’histoire de la Cité internationale, il me semblerait naturel qu’une plaque commémorative soit installée au sein du campus et qu’une rue des alentours puisse un jour porter son nom.
Pour aller plus loin, plongez-vous dans une balade sonore spatio-temporelle qui vous raconte l’histoire et le quotidien de la Fondation Deutsch de la Meurthe conçue par Lucien Bechmann en 1925.
La collection de podcasts Les murs parlent vous raconte l’histoire du patrimoine architectural de la Cité internationale, un campus source d’inspiration pour les architectes et artistes du monde entier. De Le Corbusier en passant par Willem Marinus Dudok ou encore Claude Parent et Lucien Bechmann, vous découvrirez des lieux où se créent du lien et où l’on change de regard sur le monde et sur soi-même.