Les jardins de pluie de la Cité internationale universitaire de Paris


17/06/2021


© Antoine Meyssonnier
Profitez du parc et découvrez les nouveaux sanctuaires écologiques en faveur du Plan Biodiversité de Paris

Dans le cadre du projet de maîtrise d’œuvre paysagère, urbaine et architecturale de l’opération d’aménagement du parc de la Cité internationale, le groupement constitué autour de Bruno Fortier, architecte et urbaniste, a conçu quatre jardins de pluie, développés avec les paysagistes de TN+, le bureau d’études Bérim et l’écologue Raphaël Zumbiehl (Zoom). Ce projet a reçu le soutien financier de la Fondation Engie.
Partie prenante du projet de développement de la Cité internationale « Cité2025 », ils contribuent à diversifier les milieux et les espèces au sein du parc.

Sur le plan écologique, ces zones humides favorisent le développement d’un nouveau biotope dans lequel la faune, les plantes hygrophiles et les micro-organismes peuvent vivre en interdépendance. En outre, elles présentent aussi un intérêt pédagogique puisqu’elles permettent de sensibiliser les résidents et les promeneurs au fonctionnement de leur écosystème, et plus largement au dispositif de la « trame verte et bleue », introduite par le Grenelle de l’environnement en 1992. Enfin, elles s’intègrent harmonieusement dans le parc, tout en proposant une esthétique paysagère contemporaine.

Deux jardins de pluie sont situés dans le parc Est, en vis-à-vis de la Fondation Suisse et de la Maison du Portugal ; deux autres ont été aménagés dans le parc Ouest. Implantés en creux, ils fonctionnent comme des zones tampons, des réservoirs d’eaux pluviales, contribuant ainsi à lutter contre les îlots de chaleur.

Ces nouvelles zones humides constituent un corridor écologique discontinu en « pas japonais », qui se prolonge au Nord, où le plan d’eau du parc Montsouris abrite déjà une faune aquatique et une flore diversifiées. Accompagnées de plantes spécifiques et adaptées à ce type de milieu, elles servent d’abri, de lieu de reproduction et d’alimentation à des espèces faunistiques essentielles à notre écosystème.
Julien Bellenoue, paysagiste DPLG de l’agence TN+, Bérengère Villain, architecte DPLG et urbaniste de l’agence Bruno Fortier, Camille Auvray, ingénieure, Marie-Sophie Caleiras, ingénieure et directrice des Aménagements du bureau d’études Bérim et Raphaël Zumbiehl, écologue, en charge de la conception des jardins de pluie dans le cadre du projet d’aménagement de la Cité internationale, répondent aux questions que soulèvent ces nouveaux dispositifs paysagers.


Jardin de pluie du parc Est, devant la Fondation suisse © Ciup



Savez-vous quand sont apparus les premiers jardins de pluie ?

Les « jardins de pluie » résultent de l’application de la loi sur l’eau vis-à-vis de la gestion pluviale des nouveaux aménagements. Pour autant, la création de milieux humides en accompagnement de la gestion des eaux pluviales relève de pratiques d’aménagement ayant timidement émergées il y a une trentaine d’années pour suivre un développement de plus en plus important. On observe aujourd’hui une grande variété de réponses pouvant s’adapter aux nombreuses situations rencontrées.


Quels critères avez-vous pris en compte pour leur conception et leur implantation ?

En terme de gestion des eaux pluviales, la Ville de Paris a défini certaines règles relatives à leur rejet au réseau de la ville, dans l’objectif d’éviter des dysfonctionnements à la fois pour les pluies courantes et pour les pluies exceptionnelles. Le zonage pluvial synthétise ces règles.
Ce dernier découpe ainsi le site de la Cité internationale en deux bassins versants : le parc Ouest et le parc Est, dont l’articulation est marquée par la ligne de crête correspondant au talus des aqueducs longeant l’Avenue David-Weill.
Afin de limiter les rejets dans les réseaux d’assainissement, l’ensemble du site, couvert par le zonage pluvial de la Ville de Paris, se doit de mettre en place un système d’abattement des 8 premiers millimètres des pluies courantes. L’objectif est que ces 8 premiers millimètres de pluie ne soient pas renvoyés au réseau communal, mais gérés dans les emprises du site ou de la parcelle, bâti(e) ou non.
Outre cette contrainte d’abattement, le parc Est se trouve dans une zone de régulation du rejet des eaux pluviales pour une pluie décennale, imposant une rétention avant rejet au réseau public et un débit de fuite fixé à 10 litres par seconde et par hectare (Le Parc Ouest n’étant, quant à lui, assujetti à aucune régulation du débit de rejet des eaux pluviales).

Le caractère humide des jardins de pluie est renforcé du fait qu’une imperméabilisation sous-jacente s’avère nécessaire afin de prévenir toute infiltration vers les anciennes carrières présentes en sous-sol.
Leur dimensionnement tient également compte des coefficients de ruissellement des différentes surfaces perméables et semi-perméables du projet, des données pluviométriques et des données d’évapotranspiration correspondant à la somme de l’évaporation du sol et de la transpiration des plantes.


Jardin de pluie du parc Est, devant la Maison du Portugal © Agence TNplus



Techniquement, comment sont-ils réalisés ?

Les jardins de pluie collectent les eaux de ruissellement des allées et plus largement de l’ensemble des revêtements perméables et semi-perméables nouvellement créés, via des avaloirs les dirigeant vers la zone la plus en creux des jardins.
La hauteur maximale de l’eau dans les jardins est de 40 cm. Les fonds des jardins sont constitués de 40 cm de terre végétale et de 20 cm de matériau drainant avec des indices de vides différents (Il est considéré que l’indice de vide pour la terre végétale est de 20% et de 40% pour les matériaux drainants). L’épaisseur de terre végétale joue le rôle d’une réserve hydrique qui permet aux plantes de se développer.
Les 8 premiers millimètres de pluie se stockent dans l’épaisseur de la terre végétale ainsi que dans la couche drainante. La couche drainante est autonome et constitue une zone de puisage pour les plantes grâce à un phénomène de capillarité du sol.
Au-delà d’une pluie courante et pour une pluie d’occurrence décennale, une grille située en légère surélévation du fond de bassin et connectée soit directement au réseau public, soit à un ouvrage de rétention (cas du secteur du parc Est avec la contrainte de retenue des pluies décennales : mise en place de structures alvéolaires en aval des deux jardins de pluie), récupère les eaux au-delà des 8 mm de pluie tout en libérant progressivement un volume d’eau au réseau suivant un débit de fuite régulé à 10l/s/ha.
Au-delà de la pluie décennale, l’eau est collectée et évacuée du bassin de stockage par surverse.

Les jardins de pluie sont dimensionnés pour répondre à une absorption des eaux pluviales en moins de 24 heures afin d’être disponibles pour la pluie suivante.

Dans le cas des deux jardins du parc Est, la stabilité de la masse d’eau par rapport à l’évaporation et la température est renforcée par une extension de la réserve hydrique en amont et en sous-sol du bassin.



Coupe transversale du jardin de pluie du parc Est, devant la Fondation suisse © Agence TNplus


Quelle végétation accueillent-ils et pour quel service écologique ?

Dans le parc Ouest, les jardins de pluie ont été dimensionnés pour absorber les volumes d’« abattement » des pluies courantes. Selon leur réserve hydrique, ceux-ci sont traités avec un semis diversifié de prairie fraîche à humide parmi les espèces locales, avec quelques compagnes de la mégaphorbiaie (petites espèces des sources). La végétation mise en place pourra supporter des épisodes hydriques de faible intensité, lors d’évènements pluvieux intervenant au-delà d’une occurrence de pluie courante et pendant le temps de vidange du jardin.
La gestion de ces prairies nécessitera une fauche annuelle (2 au maximum), la période pouvant varier selon que les objectifs seront ciblés sur la faune ou la flore.


Palette végétale des jardins de pluie du parc Ouest © Agence TNplus



Dans le parc Est, on compte un important « jardin des pluies inondable » marquant l’extrémité Est du Grand mail.
Dans le vocabulaire historique de la Cité et dans la continuité du gabarit du double mail de tilleuls, un bassin régulier en légère dépression reprenant la forme d’un boulingrin libère une zone d’atterrissement à très faible pente permettant l’expression d’une succession progressive de formations d’hélophytes : roselière, cariçaie, puis mégaphorbiaie. La roselière pénètre une lame d’eau de très faible profondeur permettant d’accueillir des émergences d’odonates (libellules et demoiselles). La stabilité de la masse d’eau par rapport à l’évaporation et la température, est renforcée par une extension de la réserve hydrique en sous-sol.
La gestion de ce jardin inondable nécessite une fauche en rotation tous les deux à quatre ans.


Palette végétale des jardins de pluie du parc Ouest © Agence TNplus



Ce même principe est utilisé pour le jardin de pluie situé en bordure de la Maison du Portugal qui présente quant à lui, dans son vocabulaire et sa géométrie, une succession de 3 bassins de très faibles pentes, répondant à la toiture enherbée et inclinée du pavillon d’entrée de la Maison du Brésil, situé dans l’axe visuel de l’allée de desserte nouvellement créée.
Ce jeu topographique offre une succession de trois contrepentes inversées suivant finement la déclivité de l’allée le bordant tout en retenant l’eau au fur et à mesure de son écoulement. Ils sont connectés entre eux grâce à des nappes de terre végétale et de matériau drainant qu’ils partagent jusqu’au dernier bassin le plus en creux.
La succession de ces 3 bassins en « cascade » permet d’accueillir une zone de mégaphorbiaie correspondant à une prairie humide de plantes vivaces sur les deux parties hautes et une zone de cariçaie sur la partie basse.



Coupe transversale jardin de pluie du parc Est, devant la Maison du Portugal © Agence TNplus



Les plantes accueillies ont-elles un rôle dépolluant ?

En contexte urbain, les eaux pluviales peuvent véhiculer une charge polluante plus ou moins importante suivant les aérosols et les surfaces ruisselées. La zone humide contribue à la dépollution de l’eau suivant plusieurs voies : de manière mécanique par décantation et effet de peigne, et de manière biologique grâce à l’action des micro-organismes principalement hébergés dans la rhizosphère.


Quelles sont les interactions attendues dans ce continuum écologique, notamment avec le plan d’eau du parc Montsouris ?

La vision est en réalité plus large et s’étend à l’ensemble de Paris, tant sur des aménagements existants qu’à venir.
Tout d’abord, le parc de la Cité internationale constitue un réservoir urbain de biodiversité en lien avec le Parc Montsouris et l’Avenue René Coty jusqu’à la place Denfert-Rochereau au Nord et les aménagements qui se poursuivent en bordure de l’autoroute A6 sur les communes de Gentilly et d’Arcueil au Sud, prolongements au Nord de la coulée verte Bièvre – Lilas.
Tous ces éléments réunis confèrent au site une grande importance stratégique dans le schéma de Trame Verte et Bleue de la Ville de Paris et plus largement dans le SRCE (Schéma Régional de Cohérence Écologique) d’Ile-de-France en faisant office de fil conducteur à la fois réel, mais également imaginaire vers des paysages lointains, décuplé par la dimension associée aux jardins du Monde.


© Bruno Tanant-Agence TNplus



En complément, et dans le cadre de l’application du plan Biodiversité, adopté au Conseil de Paris en mars 2018, la ville a lancé l’aménagement de zones humides et d’espaces de biodiversité afin d’apporter aux parisiens une plus grande proximité à cet enjeu, et renforcer la Trame Bleue de la capitale.
Le plan biodiversité 2018-2024 prévoit 30 actions, regroupées autour de 3 axes : l’exemplarité, la biodiversité pour tous, et penser la Ville comme un atout pour la biodiversité. C’est dans ce dernier axe que s’inscrit la volonté de la Ville d’aménager dix zones humides et 20 espaces de biodiversité dans l’espace urbain parisien.
Ces aménagements ont pour objectif d’accroître les possibilités de circulation des espèces végétales et animales tout en renforçant la biodiversité. Les zones humides en particulier, constituent des milieux très dynamiques rapidement colonisés par des espèces pionnières, tels certains odonates (libellules et demoiselles). Ce sont aussi des zones « productives » permettant l’émergence de nombreux insectes offrant à leur tour des ressources nutritives pour d’autres espèces tels oiseaux et chauve-souris (chiroptères).


Avez-vous identifié d’autres milieux humides à proximité de la Cité internationale ?

C’est notamment le cas au cœur du premier écoquartier parisien de la Gare de Rungis, développé pour la SEMAPA par l’agence de Bruno Fortier à partir de 2006 sur près de 4 hectares et situé dans le bas du XIIIème arrondissement, Poterne des Peupliers, à deux pas de la porte de Gentilly.
Né sur la friche ferroviaire de la Gare de Rungis, station SNCF de la petite ceinture désaffectée depuis plusieurs dizaines d’années, le quartier accueille une forte déclivité qui a donné l’occasion de développer un plan d’eau au sein du jardin Charles Trénet. Ce dernier constitue un rebond majeur à proximité de la Cité internationale de Paris.


Quel est le laps de temps nécessaire au développement des espèces dans les jardins de pluie ?

Les espèces vivaces à fleurs et les poacées, non ligneuses, réalisent leur cycle de développement en un an. Ce temps est nécessaire à la parfaite installation des plantes qui coloniseront peu à peu leur milieu. D’autres espèces viendront ensuite s’implanter naturellement, au détriment de celles déjà présentes ou dans une logique d’enrichissement mutuel.
Dans ce sens, tout en étant effective immédiatement, la zone humide mettra plusieurs années à se stabiliser et atteindre le maximum de son potentiel écologique. Lors de ce laps de temps, un entretien attentif devra être effectué en collaboration avec les services de la Cité internationale.


Le parc de la Cité internationale offre-t-il selon vous un environnement propice à ce développement ?

L’implantation de ces ouvrages doit se faire en lien avec les dimensions historique et géographique d’un lieu, en particulier celles associées au parc de la Cité internationale : situation du parc en périphérie du territoire intra-muros et dans la ceinture verte de Paris, sous-bassins versants et particularités topographiques multiples, dessin unitaire des espaces en lien avec les axes de composition majeurs et secondaires, prise en compte du patrimoine arboré existant et en interaction avec les dynamiques de végétation spontanée.
Ils doivent également être en adéquation avec les usages présents, sans constituer d’obstacles physiques et visuels, mais aussi avec les pratiques de gestion diversifiée mises en œuvre depuis près d’une dizaine d’années par le service du Domaine de la Cité internationale.

De manière plus générale, l’enrichissement de la strate herbacée du Parc, dont les jardins de pluie sont l’une des principales composantes, constitue une plus-value réelle en termes de biodiversité, tout comme l’est la mise en œuvre d’ourlets prairials en complément ou en superposition de dispositifs de gestion déjà en place, dans la recherche de qualités écologiques nouvelles et d’intensification de certains usages.
Cette dynamique s’accompagne également de nouvelles plantations, 1 600 arbres au total, s’effectuant depuis 4 ans en partenariat avec les services techniques de la Ville de Paris [20 000 arbres supplémentaires – Ville de Paris : Direction des Espaces Verts et de l’Environnement (DEVE) – Service de l’Arbre et des Bois (SAB)], et permettant l’installation de strates intermédiaires, déficitaires au sein du parc, mais aussi la diversification de la strate arborée. Ces replantations interviennent dans un contexte où le Parc a subi de fortes pertes liées à des facteurs successifs : tempête de 1999, canicule de 2003 (avec les problèmes de remontée de sève qui s’en sont suivis) et problèmes phytosanitaires multiples.
L’ensemble des démarches engagées devraient ainsi permettre au parc d’atteindre d’ici peu la valeur de « réservoir fonctionnel ».