La bibliothèque centrale de la Maison internationale reçoit chaque année plusieurs milliers d’usagers dans ses espaces. Afin de mieux les connaitre, elle a décidé de les mettre à l’honneur en consacrant chaque trimestre un portrait à l’un ou l’une d’entre eux. Pour cette nouvelle rencontre, découvrez le témoignage empreint de résilience et de ténacité d’Alieksandra Buslenko, résidente ukrainienne, étudiante en médecine. Entre l’exigence des études de médecine, l’exil imposé par la guerre et l’attachement à sa culture ukrainienne, elle construit son parcours avec une détermination remarquable.
« Pendant ma première année à la Cité internationale, j’en ai vraiment bien profité. J’avais plus de temps, alors je faisais beaucoup la fête à la Maison des étudiants de la francophonie, où un de mes amis était DJ. Je participais à presque toutes les activités ! À la Maison de l’Ukraine, nous préparions aussi des varenyky, un plat traditionnel de chez nous. Ce sont des sortes de raviolis farcis à la pomme de terre, aux champignons ou au chou, mais ils peuvent aussi être sucrés, avec des cerises ou des myrtilles.
Je me souviens notamment d’une présentation consacrée à des peintres ukrainiens longtemps tombés dans l’oubli à cause des répressions de l’Union soviétique. De nombreux artistes ukrainiens ont été tués, et une partie importante de notre patrimoine a été détruite ou volée. C’est essentiel de préserver cette mémoire. Vous connaissez peut-être Mykola Léontovytch, le compositeur de Carol of the Bells, que beaucoup écoutent à Noël. Si l’on efface l’histoire, elle finit par disparaître.
Une autre fête que nous célébrons ensemble est Pâques. C’est un moment très convivial. Chacun prend un œuf dur et les fait s’entrechoquer : celui dont l’oeuf reste intact remporte la partie, cela sinifie qu’il est intègre. La veille, nous décorons les œufs avec de la cire en y dessinant des symboles qui représentent, par exemple, la santé ou la prospérité. C’est un peu le même principe que pour la vyshyvanka, la chemise traditionnelle ukrainienne brodée de motifs symboliques propres aux différentes régions du pays. »
« Je viens de Kyiv, en Ukraine. J’ai dû interrompre mes études de médecine à cause de la guerre et rejoindre la France, où une partie de ma famille vivait déjà. Comme le conflit se prolongeait, j’ai intégré la passerelle de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, c’est un diplôme universitaire destiné à faciliter l’intégration des étudiants étrangers grâce à des cours de français et de culture française. J’y ai obtenu un niveau B2 en français, ce qui m’a permis d’être admise en faculté de médecine à l’université Paris-Saclay, sur le site de l’hôpital Bicêtre. Je termine aujourd’hui ma quatrième année.
Le rythme est particulièrement exigeant. J’alterne six semaines de stage à l’hôpital en tant qu’externe avec six semaines de cours et d’examens à l’université. Lors du dernier trimestre, j’ai dû maîtriser près d’une centaine d’items au programme.
En parallèle de ces études très prenantes, j’ai aussi dû chercher un nouveau logement, mon séjour à la Cité internationale touchant à sa fin. Cette pression s’ajoute à l’inquiétude permanente que je ressens pour ma mère, restée en Ukraine. Plusieurs bombardements ont eu lieu tout près de chez elle. La dernière attaque a entièrement détruit le marché où j’allais souvent avec mes parents. Je sais que si j’y retournais aujourd’hui, le choc serait immense. La guerre marque profondément les habitants : entre les sirènes, les drones et les bombardements, beaucoup souffrent de stress post-traumatique ou de troubles auditifs. »
Pour moi, la bibliothèque de la Cité internationale, c'est un peu comme un bureau. Ici, je suis au calme et je travaille beaucoup plus efficacement."
« Quand je suis en période de révisions, je n’ai pas le temps de cuisiner. J’apprécie donc de pouvoir travailler à la bibliothèque, puis aller directement au CROUS pour prendre un café et faire une petite pause. C’est aussi l’occasion de croiser des connaissances et de discuter quelques minutes. Quand je révise, je passe mes journées devant ma tablette ou mes livres, alors ces moments permettent vraiment de souffler.
La plupart du temps, je consulte les Référentiels des Collèges en médecine, mais il m’arrive aussi de feuilleter d’autres ouvrages. Il y a quelques semaines, j’ai découvert sur la table d’évasion un magnifique livre consacré aux tableaux de Magritte. J’adore ce peintre, et cette parenthèse m’a fait beaucoup de bien.
Grâce à cette bibliothèque, j’ai réussi mes examens. À la bibliothèque de ma faculté, je retrouve souvent des amis et il y a davantage de passage, les différentes promotions se mélangent, c’est plus bruyant et je me concentre moins bien. Ici, je me sens au calme. C’est un environnement où je travaille beaucoup plus efficacement. »
« J’admire les personnes qui mettent tout en œuvre pour réussir. Mon père en est le meilleur exemple. Il a appris l’anglais tout seul, à une époque où, en Union soviétique, presque personne n’étudiait cette langue, car l’Occident était perçu comme une menace. Il a également intégré des études prestigieuses alors que ses parents ne pouvaient pas l’aider à y accéder. Tout ce qu’il a accompli, il le doit à ses capacités, à son travail et à sa détermination.
Je veux devenir médecin, mais pas n’importe quel médecin : un bon médecin. Les internes de Bicêtre m’inspirent énormément. Ils prennent le temps d’écouter leurs patients, de réfléchir, d’analyser chaque situation pour ne rien laisser de côté. C’est cette exigence et cette attention que j’aimerais avoir plus tard dans ma pratique.
J’ai aussi beaucoup d’empathie. Je crois que je le tiens de ma mère, qui m’a appris très tôt à me mettre à la place des autres.
Aujourd’hui, il ne me reste presque plus de temps libre. Plus tard, j’aimerais visiter les châteaux de France et m’adonner à mes autres passions, le théâtre, que j’ai pratiqué pendant dix ans, et la peinture. Mais tout cela attendra encore un peu : il me reste six années d’études. »