Pavillon Habib Bourguiba : interview avec les architectes Benoît Le Thierry d’Ennequin et Claudia Trovati


16/12/2020


Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

Le Pavillon Habib Bourguiba, situé dans le parc Ouest de la Cité internationale universitaire de Paris, a accueilli ses premiers résidents début septembre.  La Tunisie, qui dispose déjà d’une maison édifiée en 1953 par l’architecte Jean Sebag, double ainsi sa capacité d’hébergement.

Ce bâtiment étonnant, véritable œuvre artistique, s’impose comme un nouveau signal le long du boulevard périphérique. Conçu par le groupement d’architectes franco-tunisien Explorations Architecture et Lamine Ben Hibet, il exprime une parfaite synthèse entre la modernité et la culture arabo-musulmane. Dès la conception, les architectes en ont confié la direction artistique à la Galerie Itinerrance, qui a collaboré avec l’artiste Shoof pour la conception du motif de la résille métallique, évoquant la calligraphie arabe. Les 200 chambres, occupées par des étudiants et des chercheurs, sont ainsi baignées d’une lumière tamisée, diffusée par les alvéoles en creux de ce moucharabieh moderne.  Le pavillon dispose également d’un auditorium de 250 places et d’un salon de thé avec terrasse extérieure, ouvert aux visiteurs.

Auditorium

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

Si au premier abord, c’est l’enveloppe du bâtiment qui séduit par son originalité, le volume intérieur, conçu en huit, réserve un atrium impressionnant, éclairé par une verrière zénithale et autour duquel s’enroule la spirale des circulations. Le dessin architectural est lisible dans tous les espaces, y compris dans le mobilier des chambres, conçu sur mesure.

Hall

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

Ce pavillon complète harmonieusement la collection des architectures de la Cité internationale, implantées sur les 34 ha de parc.

Afin de mieux en comprendre la genèse, Benoît Le Thierry d’Ennequin, architecte associé en charge du projet, et Claudia Trovati, architecte directrice de projet à l’agence Explorations Architecture, nous expliquent la démarche et les défis qu’a dû relever la maîtrise d’œuvre pour réaliser ce pavillon audacieux.

Quelle place prend cette réalisation dans la production de votre agence ?

L’agence accorde une grande importance à l’ensemble de ses projets, quel que soit leur dimension, typologie ou implantation géographique.

Cependant, conscients du privilège de pouvoir réaliser un projet au sein de la Cité internationale universitaire de Paris, nous avons attaché un soin particulier au suivi de la réalisation du Pavillon Habib Bourguiba pour qu’il puisse être un ouvrage de qualité et digne de sa localisation.

Quels ont été les points forts de votre projet ayant remporté l’adhésion du jury ?

Le jury et le conseil d’administration de la Fondation – Maison de la Tunisie ont choisi pour lauréat notre projet, pour sa juste composition entre modernité et forte présence artistique tunisienne, la qualité de ses espaces d’hébergement et la fonctionnalité générale du bâtiment, en lien avec le futur parc de la Cité internationale.

Quelle a été la première étape de conception ?

La conception d’un bâtiment procède toujours sur plusieurs niveaux en même temps, entre la recherche de la volumétrie par rapport au site, la transposition du programme dans les plans et l’écriture de la façade.

Plan de masse

@ Explorations Architecture

Quels sont les critères qui ont motivé la volumétrie en huit du bâtiment ?

La position remarquable du site à la fois au sein de la mythique Cité internationale et le long du périphérique, ne doit pas masquer les difficultés propres à cette parcelle encaissée d’un niveau sous le périphérique et d’une emprise étriquée pour le programme ambitieux et dense qu’elle doit abriter. Le site est par ailleurs très exposé à la vue, au soleil, au bruit.

La forme du bâtiment est une réponse pragmatique à cette parcelle fortement contrainte. Par un patient travail de contorsion d’un plan souple pour faire rentrer le plus grand nombre de chambres par niveau en maximisant le linéaire de façade tout en libérant davantage de volume pour les espaces communs.  Cette forme limite la frontalité des chambres avec le périphérique et favorise la dispersion des ondes acoustiques.

Chambre

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

De par son hyper-visibilité à l’échelle métropolitaine, il constitue l’un des nouveaux marqueurs de la cité. L’écriture abstraite et sans échelle de la façade donne à lire sa dimension publique et culturelle du bâtiment tout en atténuant sa dimension domestique et en offrant un cocon protecteur à ses résidents.

La dimension technique est totalement éclipsée au profit de la plastique architecturale ; Comment êtes-vous parvenus à ce résultat ? Comment s’est déroulée la collaboration avec les ingénieurs sur ce projet ?

La double peau du bâtiment est à la fois moucharabieh protégeant les résidents et œuvre d’art calligraphique signalant l’institution. L’enjeu était en effet d’en faire disparaitre la technique. Nous y sommes parvenus en imaginant un système constructif qui s’efface au profit des lettres qui semblent flotter devant les fenêtres de la résidence.

La collaboration avec les ingénieurs nous a permis de dimensionner correctement ce système par rapport aux contraintes structurelles et de tenue au vent.

Hall

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

Le dessin architectural est omniprésent et se lit aussi bien en volumétrie que dans les détails ; comment avez-vous travaillé ?

En poussant les limites, en dessinant chaque détail et en étant très présent sur le chantier pour que la réalisation soit conforme au dessin.

Avez-vous connu des points de blocage ou des défis particulièrement difficiles à relever ?

Le travail sur la double peau a été un des défis majeurs du projet, car l’objectif était de conserver la légèreté d’une mantille et l’autonomie de chaque lettre, et garantir sa transparence devant les fenêtres des chambres.

Ensuite, réussir à défendre et conserver les formes arrondies du bâtiments (déclinée de la façade jusqu’au mobilier des chambres) face aux contraintes budgétaires.

A quelle étape du projet avez-vous associé la Galerie Itinerrance ?

La Galerie Itinerrance a été associée au projet dès le concours. Cette collaboration initiée au stade de la conception, nous a permis d’intégrer entièrement la démarche artistique dans le projet architectural et de rechercher une symbiose entre art et architecture.

Shoof avait-il déjà participé à la conception de façades ?

Shoof est un street artiste qui intervient habituellement sur des façades déjà construites, la création d’un dessin pour une double peau est par conséquent une première.

Pavillon Bourguiba

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

Comment sont organisés les espaces collectifs et la séparation des flux avec les usagers de l’auditorium et du salon de thé ?

L’organisation intérieure du bâtiment répond à la demande du maître d’ouvrage en dissociant la zone ouverte au public et la zone privée correspondant à la résidence proprement dite.

Le hall d’entrée en double hauteur accueille les visiteurs et étudiants, dans un lieu généreux et lumineux. Situé à la convergence de l’auditorium et du salon de thé, il devient à la fois la porte d’entrée à la résidence et un lieu de présentation culturelle.

Hall escaliers

Explorations Architecture – photo @Salem Mostefaoui

D’un point de vue énergétique, quelles sont les performances du bâtiment ?

Effinergie+ / Cepmax -20 / BBIO / Plan Climat Ville de Paris

Quelle postérité souhaiteriez-vous au Pavillon Habib Bourguiba ?

Qu’en rentrant de plain-pied dans la collection d’architectures universelle de la Cité internationale, il participe à faire aimer l’architecture aux jeunes générations.