LA MAISON DE L’ILE-DE-FRANCE, UN BATIMENT ZEN

Cinq interviews pour comprendre le processus de création de ce bâtiment 100 % écologique

28/09/2017


par Pascale Dejean


©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault

La Maison de l’Île-de-France a été conçue par ANMA – Agence Nicolas Michelin & Associés en partenariat avec le bureau d’études DEERNS et avec le soutien de l’ADEME.

Financement et  maîtrise d’ouvrage : Région Île-de-France.


La maison de l’Île-de-France, inaugurée le 19 septembre dernier, a accueilli ses 142 résidents. Elle est la première maison construite à la Cité internationale depuis 1969.
Financée intégralement par la Région Île-de-France, cette réalisation constitue une véritable prouesse technique sur le plan environnemental. Il s’agit du premier bâtiment d’habitation collective à énergie positive de source 100% solaire. La maison de l’Île-de-France est le résultat d’une volonté commune d’investir dans un avenir technologique écologique en faveur des énergies renouvelables et de l’autonomie énergétique. En accord avec les orientations régionales et le Plan Climat de la Ville de Paris, elle vise l’exemplarité environnementale grâce à des dispositifs techniques innovants. Elle permet également de réaffirmer les ambitions écologiques de la Cité internationale.

Grâce à ses équipements de pointe, comme son stockage d’énergie inter-saisonnier dans deux cuves de 78 m3 chacune, ses 250 m2 de capteurs solaires thermiques en façade sud, ses 540 m2 de panneaux photovoltaïques, son isolation très performante de 40 cm d’épaisseur, le bâtiment dépasse tous les standards actuels en matière d’efficacité énergétique. Une création sonore, le «


-Nathalie Weinstein, vous êtes chargée d’opérations au service des projets immobiliers de la Région Île-de-France que vous avez représentée en tant que maître d’ouvrage de la Maison de l’Île-de-France à la Cité internationale. Votre service est-il en charge de toutes les opérations immobilières initiées par la Région ?


La Région intervient majoritairement bien sûr dans son domaine de compétence, la construction et la maintenance des lycées franciliens. Le service des Projets Immobiliers dont je fais partie assure quant à lui exclusivement la maîtrise d’ouvrage et le financement de bâtiments universitaires ou de recherche. Il appartient au pôle Transfert, Recherche, Enseignement Supérieur et Orientation en réseaux. La construction universitaire ne faisant pas partie des domaines d’interventions réglementaires de la Région, c’est l’Etat qui lui confie, au cas par cas, et dès lors que la Région finance à plus de 66%, la maîtrise d’ouvrage des opérations. On intervient donc dans un contexte très atypique, puisqu’à l’achèvement de la construction, cette dernière est remise en pleine propriété à l’Etat. Nous n’intervenons donc plus ensuite dans l’entretien-maintenance, ce qui nécessite d’intégrer le plus en amont possible les souhaits des futurs exploitants.
C’est donc un service qui intervient sur des opérations très ciblées, qui concourent à la mise en œuvre du projet régional dans le domaine de la recherche et de l’enseignement supérieur. La Région vient d’adopter le 21 septembre dernier sa nouvelle stratégie, formalisée par le schéma régional de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (SRESRI). Ce dernier propose un axe d’intervention fort pour améliorer encore l’attractivité des campus universitaires franciliens.

-A quel stade intervenez-vous dans les projets ? et quelles compétences avez-vous en interne ?

Nous intervenons, et c’est une obligation au titre de la loi MOP, dès l’élaboration du programme, dont  nous portons l’entière responsabilité. Nous avons ainsi la chance de pouvoir confier au programmiste, qui va définir le cahier des charges du futur concours, une mission très complète, que peu de maîtres d’ouvrages peuvent accorder. Il intervient en effet bien au-delà de son élaboration et vérifie son respect par le maître d’œuvre jusqu’à la phase PRO, c’est-à-dire juste avant le lancement de la consultation travaux. De plus, il s’est associé à un spécialiste environnemental qui va nous accompagner jusqu’à un an voir deux ans après la réception du bâtiment. Pour la Maison de l’Île-de-France, c’est le groupement ADELANTE/TRIBU qui a été retenu et nous suit ainsi depuis plusieurs années sur le projet. En interne, nous sommes quatre chargés d’opérations aux profils divers. Certains sont ingénieurs de formation, ou architectes. D’autres, comme moi, ont un profil plus généraliste, souvent en urbanisme ou en droit. Nous intervenons jusqu’à la fin de l’opération, c’est-à-dire à l’issue de l’année de Parfait Achèvement, en essayant toujours d’associer le plus possible le futur exploitant. Nous sommes appuyés par deux gestionnaires comptables et une assistante, et bénéficions bien sûr de l’assistance des services juridiques de la Région.

-Quel est le rôle de la SAERP ?

Concernant la SAERP, il est très important de souligner son rôle, car elle a assuré, pour le compte de la Région, la maîtrise d’ouvrage de cette opération très atypique. C’est Danielle Maatouk qui a piloté tous les prestataires intervenus sur le projet, maîtrise d’œuvre, bureau de contrôle, OPC… assuré la gestion financière, la passation et le suivi de tous les marchés dans le cadre d’une mission de mandat confiée par la Région Île-de-France. Ce travail s’est en fait bien sûr en étroit lien avec nous, puisque c’est la Région qui, in fine, prend les décisions.

-Quelles sont les réalisations les plus significatives de la Région Île-de-France ces dernières années ?


Nous avons une spécialisation forte sur les bibliothèques et la vie étudiante. Plus d’une dizaine de projets de bibliothèques ont été ou sont menés par le Service des Projets Immobiliers.
Trois nouvelles bibliothèques ont été livrées cette année pour l’Université de Villetaneuse, l’IUT de Lieusaint et l’UFR de Droit de l’Université Paris-Descartes à Malakoff.
Aujourd’hui, la Région porte la maîtrise d’ouvrage de l’une des plus grandes bibliothèques en sciences sociales et humaines en France : le Grand Equipement Documentaire du futur Campus Condorcet.



1Le Grand Equipement Documentaire – Campus Condorcet. Architecte Elisabeth de Portzamparc


Trois nouvelles Maisons de l’Etudiant ont été livrées ces deux dernières années pour les Universités de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines, Paris-Sud et Marne-la-Vallée.


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Maison de l’Etudiant de l’Université Paris-Sud Orsay. Architectes : AIR ARCHITECTURE- Cyrille Hanappe


-Au lancement du projet de la Maison de l’Île-de-France, quelles étaient vos ambitions sur le plan écologique ?


Nos opérations ont depuis longtemps intégré des démarches environnementales. Nous avons récemment évolué vers une approche « sur mesure » et la réalisation ou le soutien d’opérations à valeur de démonstration. Des « bâtiments pionniers » en quelque sorte.
Nous avons ainsi choisi, beaucoup sur l’impulsion de TRIBU qui nous en a convaincu, de ne plus rechercher une certification mais de renforcer et mieux cibler les ambitions environnementales de nos nouvelles opérations.
Une ou deux thématiques fortes et emblématiques, telles que l’énergie, la gestion de l’eau ou les déchets, sont ainsi privilégiées. Leur choix est alors établi à partir des qualités et contraintes du futur site d’implantation et de la nature de la construction mais également en fonction des contraintes et souhaits des futurs exploitants. La Maison de l’Île-de-France est donc l’une des premières opérations que nous menons sans certification, et paradoxalement, probablement la plus ambitieuse au plan environnemental. Nous avons souhaité construire un bâtiment qui contribue à la recherche de solutions. Le projet propose une réponse possible à l’un des sujets majeurs aujourd’hui, qui est le stockage de l’énergie solaire. Nous verrons si le bâtiment tient son pari de ce point de vue, mais, selon DEERNS, concepteur du stockage, les mises au point et réglages vont prendre quelques mois.
Notre préoccupation n’était cependant pas de multiplier les performances techniques mais avant tout de construire un bâtiment accueillant et confortable pour ses futurs résidents. Leur garantir un vrai confort thermique, acoustique et une bonne qualité de l’air intérieur ont vraiment guidé notre démarche et celle des concepteurs.


-Comment l’agence ANMA a-t-elle été choisie ?


Comme pour toutes nos opérations, un concours d’architecture a été lancé. Nous avons sur ce projet battu les records de candidatures, avec plus de 200 dossiers reçus, qui comprenaient les plus grands noms et beaucoup d’équipes internationales. Contrairement à d’autres maîtres d’ouvrage, la Région ne pratique pas de pré-sélection afin de laisser toutes leurs chances aux équipes, surtout les plus jeunes. Le jury était composé de la Cité Internationale, du Rectorat de Paris, de la Ville de Paris, de plusieurs architectes, d’un spécialiste environnemental et bien sûr d’élus régionaux. Sur ce concours, quatre agences ont sélectionnées : X-TU, Bernard Desmoulins, ANMA– agence Nicolas Michelin & Associés et l’américain Steven Holl. Ce dernier a jeté l’éponge, mobilisé sur la reconstruction d’Haïti après le tremblement de terre. Les trois équipes ont ainsi planché et remis leurs propositions de manière anonyme. Compte-tenu du contexte prestigieux de la Cité Internationale, de sa remarquable collection d’architectures, nous souhaitions un bâtiment qui fasse évènement. Sur ce plan, nous n’avons pas été déçus !
La vision de la façade sud du projet de Nicolas Michelin, couverte de tubes solaires thermiques et composée de deux gigantesques cuves inox en a laissé plus d’un sceptique ! C’est pourtant ce projet qui a été déclaré lauréat du concours, le jury ayant apprécié son audace et sa cohérence,conjuguées à une bonne organisation intérieure des locaux, en particulier des chambres. J’ai moi-même téléphoné à Nicolas Michelin pour lui annoncer sa réussite et la première chose qu’il m’a dite, au sujet des cuves et du stockage de l’énergie, c’est « je vous assure que ça va marcher » ! Nous ne savions pas alors que près de trois années d’études seraient nécessaires pour mettre définitivement au point le projet. Julien Daclin, directeur Performance Environnementale chez Deerns France, explique souvent que sur ce projet, et de façon assez unique, c’est le bureau d’étude qui a d’abord réfléchi à la volumétrie du bâtiment pour atteindre les performances que nous attendions.
Au sein de l’agence ANMA, c’est Emmanuel Vinet qui a piloté les études tandis que Jean-Jacques Chagnaud a dirigé le chantier.

-Vous avez introduit un projet dans le projet en demandant une création sonore à des étudiants de l’IRCAM ; pouvez-vous nous présenter cette démarche tout aussi innovante que le bâtiment lui-même ?


La Cité Internationale nous avait précisé au moment de l’élaboration du programme que presque chacun de ses pavillons possédait une intervention artistique ou un élément justifiant de son inscription dans un parcours de visite. De plus, nous savons que plus d’un tiers de la réussite d’un tel projet repose sur les comportements individuels et que les consignes de réduire ses consommations d’énergie parfois trop moralisatrices ne fonctionnent pas. D’autre part, le bâtiment est occupé par plus d’une dizaine de nationalités différentes et une intervention sur le son nous a semblé plus pertinente pour les sensibiliser. Enfin, notre vocation est de collaborer avec des établissements de recherche et d’enseignement supérieur. Nous avons rencontré l’IRCAM une première fois en 2013, avec Delphine Drouin-Prouvé, alors chargée de mission arts plastiques. Ce premier contact a débouché bien des mois plus tard par la proposition de l’IRCAM de faire réfléchir une trentaine d’étudiants du master Design sonore sur le sujet. L’idée était d’inciter les résidents, par le son, à saisir le comportement du bâtiment et l’état de ses réserves d’énergie. Les propositions très riches et très inventives qui nous ont été proposées en moins de 15 jours d’ateliers nous ont impressionnées par leur qualité et leur pertinence. Nous avons alors envisagé de poursuivre mais le montage juridique et technique de cette poursuite n’a pas été simple. Par chance, trois étudiants diplômés de ce master, Benoît Villemont, Arnaud Quin et Thomas Rotureau se sont constitués en collectif, le collectif MENURE. Pilotés par l’IRCAM, l’Ecole des Beaux-Arts du Mans et l’ENSCI-Les Ateliers, les concepteurs sont parvenus à proposer une installation sonore intégrée à l’architecture du hall et connectée aux données de consommation d’énergie du bâtiment. Trouver un prestataire capable de réaliser et poser, en plein chantier, ce plafond sonore de plus de 700 kg n’a pas été simple. Un premier appel d’offre a été infructueux, plusieurs agences de design sonore ayant renoncé. Seule l’association de prototypage « APIS– Savoir Apprendre », (Vincent Gillibert, Aurélie Blain) installée à l’IUT de Cachan et spécialiste de dispositifs muséographiques dans le domaine scientifique a été capable de réaliser et poser cette installation. Elle s’est associée à Christophe Tiraby, de la société Robotswim, spécialiste de robotique. Cette association intervient notamment dans le cadre de la Maison d’Initiation et de Sensibilisation aux Sciences que nous réalisons sur le Campus d’Orsay.


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©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault


-Felicien Delagarde, vous êtes ingénieur travaux chez TRIBU. Quelle est votre mission dans le cadre de ce projet ?


Sur le projet de la Maison de l’Île-de-France, TRIBU est assistant à maîtrise d’ouvrage en charge de la qualité environnementale. Nous avons été présents depuis le démarrage du projet et avons participé à la définition du programme pour la partie objectifs environnementaux. Une fois que l’agence ANMA a été choisie parmi les 4 candidats ayant répondu à l’appel d’offre, notre travail a été de vérifier à chaque étape de la conception que les ambitions initiales et le programme étaient bien respectés. J’ai eu pour mission de poursuivre ce travail en phase chantier, et de participer aux échanges autour des évolutions du projet lors des travaux.


-Comment travaillez-vous avec la maîtrise d’œuvre ?


Je ne peux répondre que pour la phase chantier, mais je dirais de façon complémentaire. Nous avons le même objectif, l’aboutissement d’un projet aussi proche que possible du programme et de la conception initiale. Nous travaillons donc en réunion, dans l’analyse des documents produits et lors des visites de chantier dans ce sens.
Le fonctionnement convenu au départ est un rendez-vous mensuel entre la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre, auquel nous participons et pendant lequel nous faisons le point sur l’évolution du projet. Nous avons au final plus souvent fait un point directement en réunion de chantier, nos échanges et les sujets à aborder concernant également les entreprises.
Par ailleurs, nous participons au choix des produits et matériaux ayant un impact important sur la qualité environnementale : isolants, menuiseries, revêtements, systèmes énergétiques… et échangeons par mail / téléphone avec ANMA pour les lots architecturaux et DEERNS pour les lots techniques.

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©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault


-En matière de construction durable, sur quel référentiel vous basez-vous pour la Maison de l’Île-de-France ?


Nous avons sur ce projet établi un programme original à partir de nos retours d’expérience et des volontés de la région. Le programme s’articule autour de 5 thématiques principales :
• Un bâtiment à énergie zéro, souhaité par la région, que nous définissons comme un bâtiment dont les besoins énergétiques sont réduits au minimum et sont couverts par une production d’énergie renouvelable et locale.
• Une conception bioclimatique, permettant un bon confort été comme hiver sans dépense d’énergie (ou presque) et un bon accès à l’éclairage naturel.
• Un bâtiment sain, limitant la pollution de l’air et la pollution sonore pour ses occupants, à travers un travail sur l’acoustique et le choix de matériaux non polluants.
• Des techniques constructives utilisant des matériaux renouvelables et limitant les consommations de ressources épuisables, matériaux, énergie et eau.
• Un respect du site où le bâtiment est implanté, sa biodiversité, son cycle de l’eau, et des activités voisines.


-De quelles certifications bénéficie-t-elle ?


A ce jour, le bâtiment ne fait l’objet d’aucune certification environnementale, mais peut facilement prétendre à une certification HQE ou BREEAM ou Bâtiment Bas Carbone. Il a cependant été primé par l’ADEME, au stade conception, dans le cadre de son appel à projets BEPOS. Il reste maintenant à actualiser le dossier suite à la finalisation du chantier et à présenter le suivi de ses consommations d’énergie sur les deux premières années.


-Comment évaluez-vous ce projet au regard des réalisations contemporaines françaises et étrangères ?


La technique de stockage inter-saisonnier est connue en Autriche et en Suisse mais reste exceptionnelle en France et de manière générale dans le monde. La performance de l’enveloppe et la quantité d’énergies renouvelables déployées par rapport au projet sont également très inhabituelles pour une résidence étudiante, et je ne connais pas d’équivalent à ce jour. Ce projet devrait donc susciter beaucoup de curiosité sur ces aspects. Au-delà de la technologie, il est important de ne pas négliger que l’autonomie de ce bâtiment provient avant tout d’une réduction très forte de ses besoins énergétiques, thermiques ou électriques. Approche moins unique, mais qui représente la vraie innovation et permet à la Maison Ile de France de se démarquer comme bâtiment exemplaire.


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©Photo Deerns


-Julien Daclin, en tant que directeur Performance Environnementale chez Deerns France, pourriez-vous préciser la mission de Deerns France pour cette opération ?


Deerns est intervenu en tant que bureau d’études Fluides et Environnementales afin de définir avec l’architecte (ANMA) la stratégie globale permettant d’atteindre les objectifs environnementaux ambitieux de la Région Île-de-France.


-A quel stade du projet êtes-vous intervenu ?


Dès la phase de Concours, et même avant que l’architecte ne dessine son projet. En effet, les attentes de la Région nécessitaient une réelle collaboration entre l’architecture et l’ingénierie technique et environnementale. Nous sommes donc partis ensemble d’une feuille blanche en nous interrogeant sur « comment atteindre l’objectif ZEN ? » (zéro énergie, zéro CO2, zéro déchets nucléaires). Après une analyse du site et des énergies renouvelables disponibles, Deerns a proposé une stratégie 100% solaire (électricité, chauffage et eau chaude sanitaire du bâtiment). ANMA a été très réceptif à cette approche et a pris en compte les recommandations techniques dans la conception architecturale du bâtiment.


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©Photo Deerns


-Quel est le caractère innovant de ce bâtiment et quel niveau de performance énergétique le bâtiment atteint-il ?


Son caractère innovant réside justement dans cette stratégie 100% solaire (et donc totalement renouvelable et respectueuse de l’environnement), notamment sur la production de chaleur. En effet, en été, les panneaux solaires thermiques situés sur la façade sud, permettent de chauffer l’eau qui est stockée dans 2 cuves verticales d’environ 156.000 litres. Ce processus de stockage thermique inter-saisonnier permet de conserver la chaleur dans l’eau pour les saisons froides le reste de l’année. L’objectif est donc de produire le maximum de chaleur possible en été (grâce aux capteurs solaires) et de stocker l’eau chaude dans ces cuves pour qu’elles la restituent au bâtiment le reste de l’année. L’eau chaude est fournie aux réseaux du bâtiment par piquages verticaux, afin d’optimiser la stratification thermique escomptée mais incalculable : 90°C en partie haute de la cuve pour approvisionner de l’Eau Chaude Sanitaire (ECS), et 45°C en partie basse pour utilisation en chauffage. Ces cuves, sur-isolées ont une hauteur correspondante à 5 étages. Sur le toit, des panneaux photovoltaïques ont été placés afin de produire l’électricité dont la résidence a besoin.
Sur la base de cette stratégie énergétique renouvelable, le bâtiment produira plus d’énergie qu’il n’en consomme sur un bilan annuel ; et ce sur pour tous les usages et consommations énergétiques du bâtiment.


-Deerns avait-il testé cette approche technique dans d’autres bâtiments auparavant ?


Non, mais cette technique de stockage a déjà été testée à plus petite échelle en Suisse et en Allemagne. Le vrai challenge était de combiner à la fois l’intégration des panneaux solaires thermiques et photovoltaïques, d’anticiper le comportement environnemental des occupants, et donc les consommations énergétiques de 142 étudiants. Deerns a réalisé de nombreuses simulations pendant la phase de conception pour valider la stratégie proposée.


-Diriez-vous que ce bâtiment est une icône ?


Tout à fait ! Déjà par son emplacement et sa visibilité, et évidemment pour la concrétisation des ambitions environnementales de la Région Île-de-France en termes de bâtiments à Energie Positive. Ce sera en effet le premier bâtiment de cette taille en France et peut être dans le monde à intégrer une stratégie 100% solaire avec un stockage inter-saisonnier. Il va au-delà des futures réglementations énergétiques et environnementales qui verront le jour en 2020. La région a été visionnaire, ANMA et Deerns ont relevé le défi !

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©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault


-Cyril Trétout, c’est vous qui avez piloté ce projet au sein de l’agence ANMA. Quels ont été les points saillants pour vous en termes de conception ?


La Maison de l’Île-de-France est réalisée sur un site très contraint. Un des points importants de la conception a été de réaliser des chambres calmes malgré la très forte exposition à la pollution et au bruit du périphérique côté Sud. Pour remédier à cela et contrairement à la préconisation des architectes des Bâtiments de France, nous avons construit un bâtiment de même hauteur du nord au sud pour que la totalité des chambres puisse conserver une orientation agréable (est ou ouest).
Le site est occupé par une végétation de grande qualité : il nous a semblé indispensable de préserver un maximum les arbres présents, et d’intégrer le bâtiment de façon intelligente et subtile dans un contexte historique et protégé. Côté nord, les faces ciselées du bâtiment jouent ainsi avec le feuillage des arbres.
C’est enfin un bâtiment aux performances environnementales exigeantes. L’objectif environnemental demandé (ZEN) était inédit dans un concours public à cette époque-là. Sa forme est atypique : extrêmement fin au nord, il se déploie au sud, au niveau de la façade donnant sur le périphérique, pour développer une surface de capteurs solaires la plus importante possible qui alimente la centrale de production d’énergie que sont les cuves d’eau chaude de stockage inter-saisonnier. Le bâtiment produit ainsi plus d’énergie qu’il n’en consomme.


-Avez-vous dû relever des défis et le cas échéant, lesquels ?


Au-delà de son intégration urbaine et paysagère, le défi principal a été de répondre aux performances environnementales très ambitieuses du concours. Pour y répondre, nous avons été amenés à créer une centrale de production d’énergie au cœur des chambres d’étudiants.
La Maison de l’Ile de France est donc un bâtiment atypique qui a nécessité tout au long des études un travail complémentaire pour convaincre les acteurs et utilisateurs de l’efficacité de ce nouveau système de technologie de stockage inter-saisonnier et de ses avantages dans le coût global de l’opération.


-Aviez-vous des références qui vous ont permis de mieux maîtriser ces nouvelles technologies ?


En France, seul le lycée Kyoto de Poitiers a fait l’expérience d’un stockage inter-saisonnier, mais sur des cuves enterrées. Nous sommes allés en Suisse voir les quelques exemples de stockage en cuves extérieures qui existent, mais leurs dimensions restent inférieures à celle de la Maison de l’Île-de- France, qui est donc la première réalisation de ce type et de cette envergure.

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©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault


-La mise en œuvre sur le chantier a-t-elle représenté une phase plus complexe que pour un bâtiment traditionnel ?


La mise en œuvre sur le chantier a été plus complexe que pour un bâtiment traditionnel, notamment sur les postes d’innovation. On peut en relever trois principaux :
 – L’utilisation de châssis triple vitrage ventilés conçus en Allemagne et posés pour la première fois sur un bâtiment public en France.
– La mise en place de sanitaires entièrement préfabriqués (ceci afin d’éviter les problèmes de fuite inhérents à ce type de bâtiment) introduits dans le bâtiment par les façades. Les façades, constituées de grands panneaux en ossature bois type TECHNIWOOD entièrement conçus en usine, ont ainsi été très rapidement fermées après l’introduction des salles d’eau.
– La mise en œuvre des cuves, qui représentent un volume cumulé de plus de 155 000 litres. Leur pose nécessitait une coordination particulière, puisqu’elles ont été acheminées entièrement montées.


-Ce projet de bâtiment ZEN a-t-il modifié vos pratiques d’agence ?


Concevoir un bâtiment ZEN n’a pas modifié mais confirmé notre pratique. Nous cherchons en effet à aborder les questions environnementales non pas sous une forme technique, mais bien en amont avec nos partenaires, afin qu’elles soient partie prenante de la forme architecturale.
Pour répondre à cet objectif d’un bâtiment ZEN et BEPOS, il nous semblait essentiel d’intégrer la question des matériaux très en amont et d’accepter, en accord avec le maitre d’ouvrage, la notion d’expérimentation contrôlée, quitte à rectifier parfois à la marge la conception d’origine. Ce type de bâtiment expérimental nécessitera sans doute de confier à la maîtrise d’œuvre des missions complémentaires de suivi dans son utilisation et son exploitation.


-Que représente pour vous le fait de construire à la Cité internationale ?


Construire dans la Cité internationale est une responsabilité importante au regard de l’histoire de ce site illustre. Dans la lignée des bâtiments déjà construits, il nous semblait important de concevoir un édifice qui marque son époque, autant dans son approche urbaine et architecturale qu’environnementale – c’est certainement le bâtiment actuellement le plus abouti en matière de production et de stockage d’énergies. Avec ce bâtiment sur mesure, l’écriture architecturale se devait aussi de répondre aux technologies et aux techniques de notre époque tout en s’intégrant dans le paysage arboré et en recouvrant une certaine notion d’intemporel.

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©Région île-de-France – Inventaire général / Photo Philippe Ayrault


-Nicolas Misdariis, vous êtes docteur en acoustique, chargé de recherche et développement au laboratoire Sciences et Technologies de la Musique et du Son à l’Ircam. Pourriez-vous nous préciser les orientations pédagogiques de votre département ?


Au sein de l’Ircam, mon Département est l’Unité Mixte de Recherche STMS (Sciences et Technologies de la Musique et du Son) dont les orientations pédagogiques vont de la musique contemporaine (Cursus de composition) à l’acoustique, le traitement du signal et l’informatique musicale (Master ATIAM – Université Pierre et Marie Curie).
Au sein de STMS, mon équipe (Perception et Design Sonores) s’intéresse plus particulièrement à une forme d’art sonore appliquée, le design sonore, pour laquelle nous menons des actions de recherche, de création et précisément de pédagogie.
Nos orientations pédagogiques dans ce domaine s’illustrent par les stages et interventions que nous effectuons régulièrement au cours de l’année mais avant tout par notre contribution au DNSEP en Design Sonore proposé par l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts du Mans (ESBA TALM – site Le Mans). En effet, conjointement à l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI – Les Ateliers), le Laboratoire d’Acoustique de l’Université du Maine (LAUM) et bien sur l’ESBA TALM, nous avons contribué au montage de cette formation, en 2010, et intervenons depuis, chaque année, pour des cours ou des encadrements de projets ou de workshops. L’un des membres permanents de notre équipe, Olivier Houix, partage d’ailleurs son temps entre la recherche à l’Ircam et l’enseignement aux Beaux-Arts du Mans.


-Comment êtes-vous entré en contact avec la Région ?


C’est plutôt la Région qui est entrée en contact avec nous lors d’un rendez-vous que Delphine Drouin-Prouvé et Nathalie Weinstein ont sollicité fin 2013 à propos de la construction de la Maison de l’Ile-de-France à la Cité Internationale. Lors de cette réunion avec le Directeur de l’Ircam (Frank Madlener) et le Directeur Scientifique (Hugues Vinet), le projet de bâtiment passif et ses solutions techniques innovantes nous avaient été présentées et la possibilité d’y intégrer une conception sonore en fonction des usages et pratiques des différents espaces qui le composent avait été discutée. Des idées telles que la diffusion des informations en temps réel de la performance énergétique du bâtiment, ou bien la possibilité donnée aux résidents de laisser une trace verbale sur un tableau sonore partagé représentant la diversité linguistique du lieu, avaient notamment été lancées. Quelques mois plus tard, au moment de programmer le workshop applicatif du DNSEP Design Sonore pour l’année 2014-2015, nous sommes revenus vers la Région Ile-de-France pour leur proposer de participer à cette expérience pédagogique en offrant aux étudiants la possibilité de réfléchir, imaginer et réaliser des solutions sur ce sujet qui posaient des questions fondamentales pour leur discipline, telles que la fonctionnalité du son, le rapport à l’espace, la navigation sonore, la création collaborative et bien d’autres ….


-Comment vous êtes-vous organisés avec l’ESBA du Mans et l’ENSCI pour ce projet ?


A l’isssue du workshop applicatif de 2014, la Région Île-de-France a souhaité continuer la réflexion et porter la mise en œuvre de certaines idées fortes qui avaient été imaginées par les étudiants en design sonore de l’ESBA TALM (Le Mans) et les étudiants en design de l’ENSCI – l’un des principes fondateurs de ce workshop est en effet de « mélanger » des groupes d’étudiants provenant des deux écoles partenaires.
Nous avons donc constitué une équipe de superviseurs pédagogiques issus des trois institutions partenaires : Philippe Denicourt pour les Beaux-Arts du Mans, Roland Cahen pour l’ENSCI et moi-même pour l’Ircam. Tout au long du projet de conception / réalisation du design sonore de la Maison de l’Île-de-France, nous avons donc eu la charge d’encadrer, de conseiller et d’orienter les porteurs du projet, en l’occurrence le collectif MENURE constitué de 3 diplômés en design sonore de l’ESBA TALM (Promotion 2015) : Arnaud Ouin, Thomas Rotureau et Benoit Villemont.


-Est-ce une pratique courante ?


A vrai dire, depuis la mise en place du DNSEP Design Sonore au Mans – et donc la mise en œuvre du workshop applicatif annuel qui constitue l’un des temps forts de ce cursus – seulement deux workshops (sur six) ont connu une suite en termes de réalisation effective : le premier en 2012, a eu pour support le tramway de la ville du Mans, et le second, donc, a concerné la Maison de l’Ile-de-France.
Pour l’instant, il ne s’agit donc pas d’une pratique courante – mais avec six années d’existence, le recul sur cette pratique n’est pas non plus très important – qui, par ailleurs, semble nécessiter de s’adapter à chaque situation : le cas du tramway du Mans a fait l’objet d’une commande publique, d’un appel à projet artistique et d’une conception/réalisation intégrée de la part de l’équipe lauréate (Delphine Bretesché et Martin Gracineau) ; le cas de la Maison Ile-de-France a, quant à lui, été porté directement par la Région Ile-de-France, le maitre d’ouvrage (SAERP) et le maitre d’œuvre (ANMA) et a dissocié la partie conception (collectif Menure) de la partie réalisation (réseau APIS).


-Avez-vous rencontré des difficultés au cours du projet, que ce soit en termes de conception ou de réalisation ?


Le projet de design sonore pour la Maison Ile-de-France était, par nature, complexe et source potentielle de difficultés. Il s’agissait de s’insérer dans un projet architectural de grande envergure en faisant intervenir de nombreux corps de métiers (structure, électricité, réseau, lumière, etc.) et, de surcroit, en arrivant à une phase relativement tardive de la construction. Il s’agissait également de gérer la relative inexpérience de jeunes designers sonores fraichement diplômés tout en s’attachant à faire accepter la contribution du design sonore au projet global, élément pas forcément évident dans un processus industriel de cette importance.
Malgré tout cela, les difficultés et obstacles que nous avons pu rencontrer ont finalement été surmontés avec une certaine facilité en essayant, à chaque fois, de trouver le meilleur compromis pour tout le monde. Cette réussite est principalement due à l’extrême attention et bienveillance dont ont fait preuve tous les protagonistes, à tous les niveaux, du projet et notamment de la part du commanditaire, de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage. C’est une attitude remarquable – au sens propre du terme, c’est-à-dire pas forcément courante – et qui mérite vraiment d’être soulignée.


-Quel est le niveau d’innovation de ce projet ?


Le projet architectural est en lui-même hautement innovant : un bâtiment autosuffisant en énergie qui déploie des solutions techniques « insolites » (capteurs photovoltaïques, tubes solaires, réservoirs de stockage de l’énergie, etc.). Le projet de design sonore qui vient s’y insérer participe à ce haut degré d’innovation et de technicité en permettant aux usagers du lieu de mieux comprendre son fonctionnement et en les incitant à être à son écoute.
Du point de vue du design sonore (la discipline), ce projet revêt également un caractère important et innovant car c’est une nouvelle « œuvre » qui concrétise des idées dans une réalisation (une structure) opérationnelle, qui permettra d’observer et d’analyser la faisabilité et l’acceptabilité des concepts sous-jacents, et le cas échéant de répondre à des questions relatives aux propriétés fonctionnelles et esthétiques du son.


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Consulter le dossier de presse


Acteurs et intervenants du projet :

Maître d’ouvrage : la Région Île-de-France
Mandataire : SAERP
Exploitant : la Cité internationale universitaire de Paris
MAITRISE D’ŒUVRE : ANMA, Agence Nicolas Michelin & Associés
BET Fluides : DEERNS
AMO HQE : TRIBU
BET Acoustique : PEUTZ & ASSOCIES
BET Structure : BATISERF
BET Eclairagiste : 8’18
BET Exploitation Maintenance : CPR
AMO environnemental : TRIBU
Programmiste : ADELANTE
Economiste : SCOPING
Contrôle technique : VERITAS
OPC : MANAGIMO
Design sonore :
Conception : Collectif « MENURE »
Réalisation : APIS « Savoir Apprendre »
Programmation : Robotswim
Pilotage : IRCAM, ENSCI Les Ateliers, Ecole Supérieure des Beaux-Arts du Mans (ESBA _TALM, site Le Mans)