#8Mars | « La crise m’a permis de m’affirmer professionnellement » – Interview croisée de Daphné Aouizerate, Coordinatrice et assistante sociale du Relais social international et Lillian Cordoba, Chargée de l’accueil et de l’orientation


08/03/2021


Au moment où le monde a basculé dans une pandémie mondiale sans précédent, une gestion de crise s’est rapidement organisée à la Cité internationale universitaire de Paris. Les salariés, femmes et hommes, se sont mobilisés, sur site et chez eux, pour venir en aide aux 6500 étudiants et chercheurs bloqués sur le campus, dont une partie en situation de grande précarité.

Le rôle de deux femmes a été déterminant dans l’accueil et l’accompagnement de cette jeunesse en détresse. Daphné Aouizerate, assistante sociale et coordinatrice du Relais social international (RSI), et Lillian Cordoba, chargée de l’accueil et de l’orientation au RSI. Depuis mars 2020, elles ont permis à des milliers d’étudiants et de chercheurs de faire face à des situations de détresse et de précarité aussi diverses les unes que les autres.

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons échangé avec elles lors d’une interview croisée. Elles y ont répondu avec authenticité et humilité.

Comment avez-vous vécu cette année exceptionnelle ?

Daphné Aouizerate

C’était une année très particulière où il a fallu être constamment dans l’action pour gérer l’urgence, tout en menant des réflexions de fond pour la mise en place de nouvelles formes de dispositifs qui puissent répondre aux besoins. L’activité quantitative a explosé, mais nous avons réussi à maintenir un bon niveau de qualité. C’était une exigence et un défi permanents : ne pas sacrifier l’aspect humain de nos missions.

« Notre défi a été de maintenir notre humanité et notre empathie
dans la gestion de crise »

Quand on fait ce travail, qu’on s’implique et qu’on veut « bien faire », les étudiants le ressentent, et nous le rendent ! Nous recevons quotidiennement des mails, des remerciements. Ils passent pour nous donner de leurs nouvelles, ils nous apportent des petits cadeaux… Ce matin par exemple, j’ai retrouvé une quinzaine de mails de remerciements dans ma boite.

Lillian Cordoba

C’était brutal quand la crise nous est tombée dessus. A peine le premier confinement annoncé, les étudiants étaient déjà inquiets et en demande d’aides urgentes, autant psychologiques que sociales. Au début, nous ne savions pas comment faire pour répondre à toutes ces qui nous venaient de toute part.

« C’était brutal quand ça nous est
tombé dessus ! »

On s’en est pas mal sorti, en veillant toujours à préserver une approche qualitative. Nous ne savons pas toujours apporter les solutions idéales, mais nous faisons comprendre aux étudiants qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur nous ! Les étudiants arrivent avec une tristesse et du désespoir qui fait beaucoup de peine, mais ils repartent toujours avec le sentiment qu’il y a une solution, que ça va aller. On n’est pas des magiciennes, il y a  des choses qui nous dépassent mais on essaie toujours. Ils savent que le psychologue et nous, sommes là pour les soutenir. Notre devise est de ne pas laisser partir l’étudiant sans une possible solution, un Rendez-Vous fixé, ou l’information délivrée. L’étudiant part plus serein qu’à son arrivée.

Daphné Aouizerate

Lors du premier confinement, beaucoup de résidents avaient intégré que ce serait temporaire, et ils ont réussi à mobiliser leurs ressources psychiques pour tenir. Mais aujourd’hui, beaucoup d’étudiants, comme un grand nombre de personnes d’ailleurs, ne voient plus la lumière au bout du tunnel. Ils n’ont plus cette vision de se dire « je vais tenir jusqu’à telle date ». Beaucoup ont épuisé leurs ressources psychiques et financières. D’où l’explosion des demandes d’aides psychologiques et d’interventions en urgence.

Notre service apporte un accueil physique à des étudiants qui ressentent souvent une forte détresse. Le fait de venir nous parler les fait respirer et les fait sortir de leur chambre et de leur isolement. Une fois qu’elle est là, la personne voit les choses différemment alors que seule dans sa chambre elle fait face à des difficultés financières et psychologiques. 

A quelles ressources personnelles avez-vous fait appel pour faire face à cette épreuve ?

Daphné Aouizerate

Je suis quelqu’un avec beaucoup de philosophie. Je suis très optimiste : ne jamais commencer une phrase par « c’est compliqué » ! Toujours voir le verre à moitié plein.

Les étudiants arrivent avec des émotions très fortes dans notre service. Lorsque l’on échange avec eux, on s’aperçoit que l’attention que nous leur portons les touche. L’attention et l’écoute sont précieuses pour des personnes qui traversent une période difficile. Cela confirme la vocation que j’ai pour ce métier, les choix que j’ai faits et les valeurs que j’ai décidé de respecter dans ma vie personnelle et professionnelle. Je me raccroche systématiquement à ces valeurs philosophiques, éthiques et au code de déontologie de mon métier. Mes valeurs familiales, ce sont des choses qui me portent et me donnent cette énergie.

Lillian Cordoba

Je ne sais pas d’où nous sortons toute cette énergie… Nous sommes des passionnées ! Nous ne sommes pas juste là pour « travailler ». Nous sommes là parce que nous voulons réellement aider. Je suis aussi très philosophe et spirituelle. Ce qui m’aide au quotidien ce sont mes valeurs, ce que ma mère m’a appris : la force d’où je viens (Bogota en Colombie) est qu’on relativise beaucoup. On essaie de toujours penser que demain sera différent, qu’il y a une solution quelque part tant qu’on est vivant. Il y a cet espoir de trouver une solution. Au début ce n’était pas évident de faire la part des choses et de ne pas prendre toute la souffrance des étudiants. Avec le temps, on apprend à garder notre capacité d’empathie, mais on accepte qu’on ne puisse pas tout résoudre. Le fait de faire de notre mieux, d’apporter même un « petit » quelque chose aux autres nous donne de quoi tenir.

Est-ce que cette année, en tant que femmes, vous avez osé certaines choses que vous n’auriez pas osé avant ?

Lillian 

On a vécu quelque chose de complexe qui nous a submergées. J’ai été personnellement touchée par la maladie, je me dis qu’en tant que mère, épouse, fille, en tant que femme ayant des missions à accomplir, je ne pouvais pas me laisser abattre. On peut dire que face aux épreuves, j’ai trouvé la force dans ma féminité. Ma victoire c’était de me relever et de continuer à me battre pour les choses auxquelles je crois.

« Face aux épreuves, j’ai trouvé la
force dans ma féminité »

Daphné

Dans le monde professionnel, les femmes sont toujours moins présentes que les hommes dans des postes à responsabilité. Bien que le social soit un domaine professionnel genré où les femmes sont surreprésentées, les collègues hommes avec qui j’ai travaillé étaient plus souvent sur des fonctions de responsables que sur des postes de terrain…

Lorsque je suis arrivée il y a deux ans, je marchais un peu sur des œufs. J’avais du mal à m’affirmer, à demander des choses pour le service. Cette année, la crise m’a permis de m’affirmer professionnellement, par la force des choses, puisque le service nécessitait des moyens pour faire face et pour aider les étudiants en détresse. C’est cela qui m’a animée. La crise ayant mis en évidence l’importance du service.

« La crise m’a permis de m’affirmer professionnellement »

Soutenue par la directrice de la directrice de la mobilité internationale, par la déléguée générale et la déléguée générale adjointe et par le directeur des ressources humaines, j’ai pu obtenir plus de moyens de pouvoir aider les étudiants. Lilly est passée à temps plein, un nouveau poste d’assistante sociale est en cours de création, et on m’a confié la gestion du service pour me permettre d’aller au-delà de la mission de coordination qui m’avait été confiée à mon arrivée.